L’art délicat des dialogues, ou comment faire parler nos personnages avec naturel et cohérence

L’écriture de la continuité dialoguée est l’ultime étape d’un script. Il est donc important de la réussir, en dépit de la difficulté que représentent souvent les dialogues pour un scénariste.

Ironie de cet article, l’envie de vous parler des dialogues m’est venue alors que je travaille actuellement sur un long-métrage dont le protagoniste ne parle pas, sur un court-métrage dépourvu de dialogues et que je viens de voir le film « Sans un bruit », dont les personnages échangent majoritairement en langage des signes. Sans doute un manque à combler…

Mais, quoiqu’il en soit, les dialogues méritent qu’on leur porte une attention toute particulière.

En effet, je suis souvent étonné de constater la portion congrue accordée aux dialogues dans les manuels d’écriture, alors qu’ils sont un vecteur de communication important pour nos personnages. Ils leurs permettent en effet de s’exprimer avec conviction, sens et profondeur, tout en dévoilant leurs pensées et sentiments à travers le sous-texte. Rédiger des dialogues peut ainsi s’avérer une tâche ardue, mais quelques règles simples permettent de l’aborder avec sérénité.

1- Tout d’abord, détendez-vous ! Les décideurs qui liront vo scénarios ont bien en tête que les dialogues peuvent encore évoluer et être améliorés si nécessaire et, ce, jusqu’au moment du tournage. Ainsi, les dialogues ne représentent pas un facteur majeur de refus, sauf en cas de très faible niveau. Mais il ne faut néanmoins pas les négliger, bien au contraire, de bons dialogues permettant de parfaire un scénario déjà solide en termes de structure et de sens.

2- Ne vous mettez pas à la place de vos personnages pour les faire parler (« Qu’est-ce que je dirais si j’étais à sa place ? »). Il s’agit d’une erreur assez répandue qui donne à l’ensemble des personnages un langage trop similaire et des idées exprimées trop semblables. Il est donc nécessaire de vous mettre dans la peau de vos personnages. (« Qu’est-ce que mon personnage dirait à cet instant, compte-tenu de son niveau d’éducation, ses qualifications, de son état physique et mental, etc… ? ») L’exercice demande du temps – et un brin de schizophrénie – mais est nécessaire pour écrire des dialogues justes.

3- Pensez aux changements de valeurs. L’état dans lequel vos personnages se trouvent en début de scène doit être différent à la fin. Ces états peuvent être opposés (heureux/triste, ignorant/informé, effrayé/soulagé, serein/en colère…) ou accentués (heureux/en transe, grognon/furieux, craintif/effrayé…). Si vos personnages n’évoluent pas à l’intérieur d’une scène, c’est que celle-ci n’a pas vraiment de raison d’exister.

4- Incluez du sous-texte. Il existe souvent une différence entre ce que le personnage dit et ce qu’il pense vraiment. Les mots qui sortent de sa bouche dissimulent une vérité qu’il ne peut/veut pas avouer.

5- Laissez de l’espace aux silences et au langage corporel de vos personnages. Qui sont souvent davantage signifiants qu’une réponse verbale.

6- Ainsi, évitez les dialogues trop explicatifs. Vous ne pourrez pas toujours vous en passer, mais ceux-ci doivent être utilisés à bon escient, afin de donner au spectateurs les informations manquantes que vous n’aurez pas pu transmettre autrement. En effet, il est toujours préférable, dans la mesure du possible, de montrer plutôt que dire. Mais si on doit dire, il faut aussi montrer : https://www.youtube.com/watch?v=klP4kD1eDlk&t=78s

7- Autre interdit, ne cherchez pas à tout prix les grandes phrases ni les bons mots, qui ont tendance à rendre les échanges artificiels. On peut faire une exception pour les comédies qui accrochent souvent les spectateurs avec des « catch-lines », même si j’ai personnellement une préférence pour le comique de situation. Donc restez simples, n’en faites pas trop. Vous serez ainsi plus à l’aise et éviterez les clichés.

8- Enfin, essayez de vous représenter les dialogues et échanges dans une séquence comme les actes d’un film, accompagnés de leurs nœuds dramatiques. En y regardant de plus près, vous devez pouvoir y déceler les 3 actes (présentation, obstacles et résolution), l’incident déclencheur, le climax ainsi que les objectifs et les enjeux.

*****

Pour plus de clarté, prenons cet extrait de la série « Breaking Bad » (épisode 6 – saison 2). L’échange a lieu dans un restaurant, où le protagoniste Walter White confronte son amie et ex-compagne Gretchen, afin de s’excuser. Il l’a en effet impliquée dans un de ses (gros) mensonges sans la prévenir, ce qui la met dans une position délicate.

WALTER : Tu n’as rien dit à personne ? Tu n’as rien dit à Elliott ? (Elliott est le mari de Gretchen et ex associé de Walter)

GRETCHEN : Pas encore.

W : Qu’est-ce que ça veut dire ?

G : Exactement ce que ça veut dire. Je dois encore y réfléchir.

W : Très bien. Je t’en suis reconnaissant. Bien. Tout d’abord, sache que je suis profondément désolé de t’avoir impliqué là-dedans. Tout ceci est malencontreux.

G : Malencontreux ?!

W : Je te présente mes plus sincères excuses.

G : Merci. Et maintenant, dis-moi pourquoi tu as fait ça !

W : Ce n’est pas vraiment le problème, là.

G : Tu m’as dit que ton assurance payait. T’as menti ?

W : … (silence gêné)

G : Si tu ne veux pas de notre argent et que l’assurance ne couvre pas, comment tu paies ?

W : Ce problème ne te regarde pas, Gretchen. D’accord ?

G : Excuse-moi mais ça me concerne plutôt beaucoup ! T’as dit à ta femme et à ton fils que je paie le traitement pour ton cancer. Pourquoi tu fais ça ?

(Walter boit un peu d’eau)

W : Je leur expliquerai.

G : Le regard de Skyler, assise là, les larmes aux yeux, me remerciant de te sauver la vie. Pourquoi tu leur ferais ça ?

W : Comme je te l’ai dit, je vais lui expliquer. Mais, s’il-te-plait, laisse-moi le faire à ma manière, au moment où je le choisirai. OK ? Je vais tout leur expliquer.

G : Pendant que t’y es, explique-le-moi aussi !

(Regard sombre de Walter. Il est agacé)

W : Je ne te dois pas d’explications. Je te dois des excuses et je me suis excusé. Je suis sincèrement désolé, Gretchen. Voilà. Je me suis excusé deux fois. Je regrette profondément. Trois fois !

G : Que les choses soient bien claires. Elliott et moi t’offrons de payer ton traitement, sans conditions. Une offre qui tient toujours, d’ailleurs. Offre que tu déclines par orgueil, ou je ne sais quoi, et tu dis à ta femme que c’est nous qui payons le traitement. Sans qu’on le sache, et contre notre volonté, tu nous impliques dans ton mensonge, et tu dis que ça ne me regarde pas ?

(Durant ce monologue, Walter est agité, se rongeant presque les ongles. Puis, à la fin, il se redresse et se fige, le regard froid.)

W : Ouais, c’est à peu près ça.

(Gretchen est très troublée)

G : Qu’est-ce qui t’es arrivé ? (Walter est impassible, froid) Vraiment, Walt ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Parce que ça ne te ressemble pas.

W : Qu’est-ce que tu sais de moi, Gretchen ? Quelles sont tes présomptions sur moi, exactement ? Que je devrais te supplier de m’aider ? (Walter s’agite de nouveau) Que tu sortes ton carnet de chèque, comme une baguette magique et que je vais oublier comment toi et Elliott vous m’avez escroqué ?! (Walter enrage)

G : Quoi ?! Tu ne peux pas voir ça comme ça !

W : J’ai travaillé dur, c’était mes recherches et vous vous en faites des millions !

G : Tu ne peux pas voir ça comme ça !

W : Magnifique numéro ! Toujours la figure de l’innocence.

G : Tu m’as laissée.

W : La figure de l’innocence ! La douceur et l’angélisme !

G : Tu m’as laissée ! A Newport, le week-end du 4 juillet. Toi, mon père et mes frères, on est monté dans ta chambre et tu faisais tes affaires en nous parlant à peine. J’ai rêvé tout ça ?!

W : C’est ton excuse, pour bâtir ton empire à partir de mon travail ?

G : Comment peux-tu dire ça ? Tu es parti. Tu nous as abandonnés, moi, Elliott et…

(Il la coupe)

W : La petite riche qui accumule ses millions !

(Elle est choquée par l’agressivité de Walter).

G : Je ne sais même pas quoi te dire… Je ne sais même pas par où commencer.

(Long silence. Ils s’observent, yeux dans les yeux. Walter enrage toujours, Gretchen est au bord des larmes)

G : Je te plains, Walt.

(Il se penche vers elle, le visage hargneux)

W : Va te faire foutre !

(Gretchen se lève et s’en va. Walter, lui, ne bouge pas).

 

Cet extrait est, en apparence, assez simple :  pas de grandes phrases, ni de longues tirades. Et pourtant, la mécanique est très subtile. Regardons dans le détail :

 

– La scène commence alors que le spectateur connait déjà l’objectif de Walter, grâce à une scène précédente dans l’épisode: s’excuser auprès de Gretchen pour l’inciter à rester de « son côté » et continuer à couvrir son mensonge auprès de sa femme Skyler (objectif), et ainsi sauver son mariage (enjeu). Il sort donc les rames pour la convaincre au départ, avant de sortir les armes, agacé par les questions intrusives et la condescendance de Gretchen. La réponse à l’objectif dramatique est  donc « non », il ne réussit pas à la garder dans son camps. Pire, il coupe toute possibilité de relation bienveillante avec elle en l’insultant copieusement.

– Les valeurs s’opposent pour Walter (il passe de contrit à très agressif et insultant), tandis qu’elles s’accentuent pour Gretchen (elle est un peu émue au début et repart totalement bouleversée). Les deux personnages se quittent donc dans un silence gêné et se séparent en mauvais terme, comme dans leur scène précédente. Mais l’évolution des valeurs donne de l’intérêt à cette scène car Walter reprend, de manière maladroite certes, l’ascendant sur Gretchen.

– Vous remarquerez l’évolution de Walter White dans la scène. Il commence à parler avec un argumentaire en tête, un vocabulaire soigné et précis. Il est à cet instant Walter White, le scientifique posé et intelligent qui rationalise tout. Il compte même le nombre de fois où il s’excuse. Puis, tel D. Jekyll et M. Hyde, il se transforme au fur et à mesure de l’échange, devenant « Heisenberg », son identité de dealer d’amphétamines. Un personnage froid, dur et sans limites, capable d’insulter et de faire souffrir. A noter que cette transformation passe beaucoup par les silences et les gestes du comédien. Les dernières images peuvent laisser penser qu’il regrette de s’être emporté, mais je ne pense pas. Le besoin d’envoyer ses 4 vérités au visage de Gretchen était plus fort que tout.

– Quelques phrases explicatives nous permettent de visualiser les scènes auxquelles nous n’avons pas assisté (« Le regard de Skyler, assise là, les larmes aux yeux, me remerciant de te sauver la vie. Pourquoi tu leur ferais ça ? » ou encore « A Newport, le week-end du 4 juillet. Toi, mon père et mes frères, on est monté dans ta chambre et tu faisais tes affaires en nous parlant à peine. J’ai rêvé tout ça ?! »). A noter que, personnellement, je trouve ce second passage de trop. Inutile pour le spectateur de connaitre cet épisode pour comprendre le point de vue de Gretchen. Gretchen qui, en outre, est présentée comme une femme intelligente et qui n’est pas dupe du manège de Walter (« malencontreux?! »)

– La seule phrase qui « claque » est la dernière, un « Fuck you ! » (en VO) qui marque les esprits. En tant que spectateur, on ne retient que ça car il matérialise tout ce que pense réellement le personnage sans avoir, jusqu’ici, osé le dire. Cette insulte résonne donc comme un « je t’emmerde, toi et tout ce que tu représentes, tout ce que j’ai râté dans ma vie ». En quelque sorte, on aimerait tous être capable de faire comme lui : dire tout haut ce qu’on pense tout bas.

Voilà pour ces quelques conseils qui, je l’espère, vous seront utiles à l’avenir. Pour plus de détails, n’hésitez pas à dévorer les manuels dédiés aux dialogues, comme par exemple le dernier en date de Robert Mc Kee: Story – Ecrire des dialogues pour la scène et l’écran.

A bientôt.

Laurent

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